[TEXTE] Ténèbres
C'est fini. Fichu, foutu, terminé. Il n'y a plus d'espoir. La vie telle que je l'ai aimée n'est plus. Tout a changé. Et il en est de même en ce qui concerne les personnes que j'ai aimées et qui m'ont aimé. Ils ont changé. Rien n'est plus comme avant.
Il est temps que je mette fin à tout cela, toute cette mascarade. L'arme que je tiens au creux de mes mains m'y aidera. C'est amusant, quand je pense qu'avant j'étais un pacifiste convaincu ! Jamais de ma vie je n'aurais souhaité approcher un de ces engins qui n'apportent que mort et tristesse. C'est pourtant ce que je m'apprête à faire: apporter la mort et, qui sait, sûrement la tristesse par la même occasion.
C'est une belle arme, mine de rien. Un beretta tout ce qu'il y a de plus banal paraît-il, mais ce flingue me fait de l'effet. Vraiment. C'est la première fois que je vais l'utiliser, et sûrement la dernière également. Comme quoi, on a beau dire, on a beau se croire maître de son destin, il est des évênements inattendus qui nous prennent au dépourvu, on ne s'y attend pas, et paf! Voilà que l'on se retrouve face à un choix, une décision, un acte ou une parole qui peuvent changer le cours d'une voire de plusieurs vies.
Prenez ce pistolet, par exemple. Simple morceau de metal en apparence, une simple pression de la gachette peut enlever la vie de quelqu'un en un instant. D'ailleurs, je crois qu'il va être temps pour moi de le démontrer. J'en ai assez de rester assis sur ce lit sale et poisseux, à tergiverser sur ce qu'il s'est passé et sur l'avenir. Il est temps d'en finir...
La porte d'entrée s'ouvrit brutalement. Un homme d'une trentaine d'années, l'air décidé sur un visage fatigué, regarda dans la direction du lit.
- Alexis ! Ohoh, Al !
- Oui, monsieur ?
- Tu es prêt ? On est tous en bas depuis un moment, et je crois qu'il va falloir y aller. Nos « amis » nous attendent...
Alexis se leva d'un bond.
- D'accord, j'arrive !
- Une dernière chose...
- Oui, monsieur ?
- Ne m'appelle plus « monsieur », c'est fini tout ça !
- D'accord !
Ils franchirent la porte de la chambre, et descendirent l'escalier en beton qui se présentait devant leurs pieds. Au rez-de-chaussée, une dizaine de personnes les attendait. Tous regardaient dans leur direction. Aussitôt parmi le groupe, Alexis fut salué par ses pairs. Tous arboraient un sourire anxieux. Tous excepté un adolescent, un peu à part des autres, qui avait plutot l'air ravi. Il se rapprocha d'Alexis, et lui donna une tape amicale dans le dos.
- Content de te voir parmi nous, l'ami ! Bien dormi ?
- Pas vraiment... je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit...
- Tu as encore du mal à te faire à la situation, n'est-ce pas ? Tout ça doit te dépasser, c'est normal. On est tous dans cet état, au début. Dis-toi que c'est une sorte de « Jeu de rôle » grandeur nature !
- ... comment fais-tu pour être dans cet état d'esprit, Leon ? Tu n'as perdu personne dans ce cauchemar ?
Leon baissa les yeux. Pendant un bref instant, son éternel sourire disparut de son visage. Le souvenir de sa petite soeur dévorée sous son regard impuissant devait lui revenir en mémoire. Il secoua énergiquement la tête, et regarda de nouveau Alexis en souriant.
- Bah, ce ne sont que de mauvais souvenirs. Il faut savoir tourner la page, même si c'est éprouvant. Maintenant, je n'ai plus rien à perdre, et je combattrai ces monstres jusqu'au dernier, ou jusqu'à ce que j'y passe ! Essaie de faire pareil, sinon ils auront le dessus.
- Mouais... ben je vais essayer alors !
Ils se tournèrent vers le groupe, qui achevait les préparatifs. L'homme qui était venu chercher Alexis dans sa chambre quelques instants plus tôt s'adressa à l'un deux, un homme de petite taille.
- Combien sont-ils, Bob ?
- Environ une bonne cinquantaine, monsieur ! Et ils rapprochent sans cesse ! On va finir par être vite submergé, à ce rythme !
L'homme se tourna vers le groupe. Son regard était sévère.
- Bon... déjà, première chose: êtes-vous tous réellement prêt ? Parce que si ce n'est pas le cas, vous ne survivrez pas longtemps dehors.
Tout le monde répondit en coeur:
- Oui, monsieur !
- Ok. Deuxièmement: pensez à faire le vide dans vos têtes. Ne pensez à rien, sinon à la mort des choses qui grouillent à l'extérieur. La moindre pensée peut vous couter la vie. Je ne veux pas de sentimentalisme, non plus. Vous risquez de croiser d'anciennes connaissances, dehors. Un voisin, un membre de votre famille, votre caissière préférée... pensez qu'ils sont déjà morts, et que vous leur rendrez service en les tuant une deuxième fois. Alors n'hésitez pas à ouvrir le feu ! Il nous faut quitter la ville en vitesse, et j'espère bien en sortir avec le plus de monde possible ! C'est bien compris ?
- Oui, monsieur !
- Une dernière chose encore: arrêtez de m'appeler « monsieur » ! C'est fini tout ça ! Bon, vous êtes prêts ? Bob, tu vas pouvoir ouvrir les portes à mon signal.
Tout le monde était tendu. Alexis voyait des regards perdus sur tous ses compagnons. Cette fois, c'était du sérieux. Rien à voir avec les petites excursions de routine qui servaient à ramener des vivre et des survivants. Là, il s’agissait de partir. D’effectuer une grande distance, d’une traite, ceci parmi tous ces monstres qui grouillaient à l’extérieur. Certains d’entre eux n’y survivraient pas, Alexis en était certain. Cependant, cette sortie leur était nécessaire, ils étaient à cours de vivres et les munitions allaient finir par manquer.
Soudain la porte s’ouvrit. Bob avait dû recevoir le fameux signal. Personne ne souhaitait voir le spectacle qui s’offrait devant leurs yeux, et pourtant ils y étaient bien obligés. Devant eux, des dizaines de morts bizarrement revenus à la vie les regardaient, et commencèrent à marcher sur le groupe. Aucun de ces morts n’était intact d’apparence: il manquait une oreille, un oeil, un bras, ou certains n’avaient plus leurs jambes pour avancer et devaient ramper. Ce qui aurait dû n’exister qu’en films, livres ou cauchemars se déroulait devant les regards effrayés et fatigués des survivants: les morts étaient revenus à la vie, et cela s’était propagé trop vite. Le monde avait été pris de court. Il était désormais question de survie.
- Allons-y !!
Alexis ota le cran de sûreté de son arme. Il avait un chargeur plein dedans, ainsi que deux autres dans ses poches. Il était conscient qu’il lui faudrait économiser ses munitions au maximum, car il n’était pas certain d’en trouver d’autres. Leon avait préféré prendre un sabre, qu’il disait plus efficace pour le corps-à-corps. Les autres membres du groupe s’étaient armé de ce qu’ils avaient pu: des armes à feu pour les uns, et des armes de contact pour les autres. Cependant, aucun d’entre eux n’était des spécialistes dans l’usage de leur arme. Il n’y avait pas de militaire parmi eux. L’armée les avait oublié en pensant sauver les habitants de la ville. Ils allaient donc devoir improviser.
Leon regarda Alexis.
- Essayons de rester ensemble. Même si tout le monde ne survit pas, il faut que nous nous en sortions tous les deux. Ok ?
Alexis le regarda dans les yeux, et acquiesca. Ces monstres lui avaient tout pris, mais désormais ce serait son tour. Pour la première fois dans sa vie, il allait pouvoir prendre son destin en main. Il se tourna vers la porte ouverte, vit que les autres avaient commencé à sortir, et se décida à suivre leur exemple. Il était temps pour lui d’agir, de ne plus se laisser aller aux lamentations. Lorsqu’Alexis franchit la porte, il sut qu’une vie nouvelle l’attendait. Son destin était en marche, et son passé derrière lui. Désormais, plus rien ne serait comme avant pour lui.