[TEXTE] Ermac
Ermac se tenait debout en haut d’une colline. Au loin, un village exposait ses maisons au soleil couchant du bord de mer. Des mouettes tournoyaient au-dessus des cheminées en activité. A vue d’œil, une trentaine de maisons étaient disposées en cercle autour d’une place centrale. Il s’agissait d’un schema classique dans cette région reculée du pays.
J’espère ne pas être reconnu, là-bas.
Cela faisait plusieurs bonnes semaines qu’Ermac n’avait pû se reposer dans une auberge. A chaque fois qu’il pénétrait dans un village, une émeute se créait autour de lui, et l’auberge finissait détruite. Il se voyait donc contraint de dormir à la belle étoile depuis trop longtemps pour lui. Surtout que la saison des neiges approchait à grands pas.
Il descendit de son point d’observation, marcha sur une route endommagée apparemment trop fréquentée, vu l’état… mais pas aujourd’hui, bizarrement. Il se trouvait seul, avec comme unique bruit celui de ses pas. Ermac s’attendit alors à une embuscade. Il s’arreta, et dégaina son épée. Il prit la posture dite du « chevalier-en-attente » et attendit plusieurs bonnes minutes.
Quand il commença à fatiguer, il réalisa qu’on ne pouvait lui tendre une embuscade sur un terrain completement à découvert: il était entouré d’une prairie bien taillée (les moutons du coin avaient du accomplir un travail remarquable), et il n’y avait aucun arbre à l’horizon. Il reprit donc sa route, en sifflotant son air préféré : « Chant à siffler ».
Alors qu’il arriva au village, Ermac fut bousculé par un vieillard, qui en profita pour s’acharner sur lui avec sa canne.
- Z’avez pas honte, jeune homme, maltraiter une personne agée sans défense !
- Excusez-moi, mon bon ami, mais j’avais la tête ailleurs.
Le vieux regarda Ermac avec plus d’attention. Ses yeux s’équarquillèrent de terreur :
- C’est lui ! Le Boulet est parmi nous ! A l’aide ! Au secours !
Puis il se mit à courir aussi vite qu’il le put, voire même plus vite puisqu’on raconte qu’il battut son propre record ce jour-là.
Ermac resta interdit. Le Boulet ? Quel boulet ? Il est bizarre, ce vieux. Décidant qu’il avait faim, parce que marcher ça creuse, il se mit en quête d’une auberge. Malheureusement pour lui, cette quête était de celles qui ne rapporteraient jamais d’XP. Cela serait trop facile. Il aperçut alors au loin l’enseigne d’une auberge : la Taverne du Rôliste. Bizarre, ce nom. J’espère ne pas en croiser, au moins. On dit d’eux qu’ils sont louches…
Sur son trajet, Ermac ne vit pas qu’on l’observait. Des volets se fermaient, des gens se barricadaient derrière leur porte, des mères effrayées courraient en portant leurs enfants dans les bras… mais il n’en vit rien. Lorsqu’Ermac a faim, il ne pense à rien d’autre. Il pénétra dans l’auberge, et observa. Tous les regards furent braqués sur lui.
Sur la gauche, à la première table, il y avait trois hommes. Trois barbares, apparement. Plutot le genre bourrus, plus prompts à chasser le dragon dans une caverne qu’à conter fleurette aux demoiselles. A la table suivante, un nain. Trop désagréable pour avoir des amis, apparemment. Au bar, le barman et un client étaient en train de discuter. Ils n’avaient pas l’air avenant, même si maintenant le barman prenait un air effrayé. Mince alors, je fais cet effet-là, moi ?
Sur la droite, une seule des trois tables circulaires était occupée. Les cinq personnes qui y étaient attablées ne semblaient pas avoir aperçu l’entrée pourtant fort remarquée d’Ermac. L’un d’eux était à moitié caché par un morceau de carton, et les autres semblaient boire ses paroles, un crayon en main et une feuille sous leurs yeux. Kerps ! Des rôlistes ! Sales bêtes !
Ermac fit fi des regards environnant, et s’avança vers le bar. Il s’assit sur un tabouret… et en tomba aussitôt. L’effet « chevalier-qui-s’assoit-sur-un-tabouret » avait raté ; il ne maitrisait pas encore tout-à-fait cette technique, que seuls des chevaliers aguerris réussissaient. Il prit donc place d’une façon banale, à son grand regret.
- Bonjour, Tavernier ! Te serait-il possible de me servir le meilleur de tes breuvages ?
Le barman le regarda d’un air étrange. Il n’était apparemment pas habitué à entendre pareil langage.
- S’il vous plait…
- Je préfère ! répondit le tavernier en esquissant un léger sourire. Ce sera donc de la liqueur de jus de troll pour vous ! J’ai la meilleure du coin !
- Vous n’auriez pas un verre d’eau, plutot ?
Le barman regarda Ermac, interdit.
- Je croyais que vous vouliez le meilleur de mes boissons ?
- Ai-je dit cela ? Il me paraît impossible, mon cher, d’avoir réclamé une pareille horreur. D’ailleurs, je vais prendre le nain à témoin. Hola, Grincheux ! T’es témoin, non ?
Le nain regarda Ermac avec un regard des plus haineux.
- C’est à moi qué tou parles, Gringo ?
- Ben oui, évidemment ! T’en vois d’autres, de ta taille ? Je ne m’adressais pas aux trois tarlouzes qui boivent leur lait-fraise en essayant de paraître agressifs !
Le nain, malgré sa haine évidente, se mit à rire de cette remarque. Ce qui ne fut pas du gout des trois barbares. Ils grognèrent. Beeuuuaaaaargh ! Cette terrible démonstration de violence verbale ne perturba pas les rôlistes. Imperturbables, ceux-là. En revanche, lorsqu’un des trois souleva la table et la jeta en direction d’Ermac, celui-ci eut à peine le temps d’esquisser le mouvement dit du « chevalier-évitant-une-table ». Le barman, lui, prit la table en pleine tête. On dit de lui qu’il n’en réchappa pas.
Le mage qui était accoudé au comptoir, car il s’agissait d’un mage (en même temps, avec une cape et une capuche sur la tête, il ne pouvait s’agir d’un paysan), se mit en colère. Il lança une boule de feu qui jaillit de ses mains en direction des barbares. Helas, il s’agissait d’un mage de niveau 1, qui ne maitrisait pas ses sorts à la perfection. La boule s’écrasa contre Pedro, le nain portoricain, et le feu le consuma. Pedro décédé, un des barbares rentra dans une rage indescriptible.
- Peeeedrrrrooooo !
Perrin, dit « la Tarlouze », prit sa chaise, et la fit tournoyer au-dessus de sa tête. Il la lança en direction du bar, et elle vint frapper mortellement le maître du jeu de la table des rôlistes. Les joueurs, énervés d’avoir perdu leur maître alors qu’il allait enfin leur donner des points d’expérience, se ruèrent sur Perrin et ses deux amis.
Ermac, décontenancé par tout ce qu’il se passait autour de lui, sortit discrètement de la taverne par l’entrée principale.
- Pardon… pardon… excusez-moi…
La rue était déserte. Même les mouettes étaient parties. Il décida d’en faire autant, et quitta le village. Alors qu’il grimpait une colline, il entendit un bruit d’explosion. Il se retourna, et vit l’auberge en feu au centre du village. Le mage avait dû avoir un échec critique fatal. Bah, je ne les connaissais pas. Tant pis pour eux.
Ermac reprit sa route, se demandant pourquoi tout le monde agissait bizarrement dans le coin. Peut-etre étaient-ils sous l’emprise d’un puissant sortilège, le genre de sortilège capable de transformer une pomme-de-terre en purée… ou plus puissant, peut-être. Quoiqu’il en fût, Ermac allait encore une fois devoir dormir à la belle-étoile. Moi et ma grande gu…